Le vrai Mystère de la Passion - Arnould Gréban

Arnould Gréban (vers 1425-vers 1471), originaire du Mans, était l'organiste de Notre-Dame de Paris. Maître ès arts, bachelier en théologie, musicien, Arnould était également poète à ses heures. Il composa ainsi, en 1452, le Vrai Mystère de la Passion qui comporte 31974 vers et qui se jouait en quatre journées. Il est également connu pour son Mystère des actes des apôtres, qu'il écrivit avec son frère Simon. Ce second texte ne contient pas moins de 61968 vers !

Arnould ne fait que reprendre un thème connu, celui des Mystères où sont mis en scène et en action les textes des Écritures. Le Vrai Mystère de la Passion est dialogué (comme les compositions similaires). De temps à autre, des passages lyriques viennent se glisser, ainsi que des rondeaux, des ballades, des stances. Les personnages rendent compte de leurs sentiments avec plus ou moins de verve et d'amertume. Un accompagnement de musique et de chant était joint à ces passages.

Les représentations des Mystères avaient lieu à l'occasion de grandes solennités. La ville entière était alors sollicitée pour collaborer à la séance, soit en donnant de l'argent, soit en jouant un rôle. Souvent, les interprètes se regroupaient en confréries, tels les "Confrères de la Passion" qui obtinrent au XVe le monopole pour Paris des représentations religieuses.

La représentation d'un même Mystère durait souvent plusieurs journées. Elle nécessitait un nombre considérable d'acteurs, de figurants, de costumes et de machines. Son succès était prodigieux. On prenait place dès l'aube, on fermait les boutiques... il arrivait même que l'on couche sur place !

L'œuvre d'Arnould Gréban fut reprise par le médecin angevin Jean Michel en 1486. Il développa en 65000 vers les deuxièmes et troisièmes journées du Vrai Mystère de la Passion.

La Passion de Jean Michel exigeait dix journées de représentation. Des scènes profanes, comiques et mondaines y étaient mêlées.

Cette tendance, qui sera de plus en plus courante, aboutira, au XVIe, à l'interdiction des jeux sacrés au nom de la foi.

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Extrait de Gréban:

EVE

Helas ! Abel, mon cher enfant,
or gis tu mort en my la voye ;
jamès de chose que je voye
n'aray plaisir ne reconfort.

ADAM

Est ce Abel qui icy gist mort l
Doulx Dieu, or suis je desconftis.

EVE

Certes c'est Abel, nostre filz.
Helas ! que m'est il advenu !
Or nous est le raeschief venu
que tant ay doublé en ma vie :
Cayn l'a tué par envye
sans quelque meffait ou mesdit.

ADAM

Ha! Cayn, tu soies mauldit
de Dieu ! or si es tu, ce croy.
As tu eu hardiment en toy
d'ainsi meurtrir ton povre frère ?
Parvers sang, parverse matière,
cueur traictre et très inhumain,
as tu osé mettre la main

par quoy cy gist mort et deffais
qui valloit mieulx que tu ne fais ?
Helas ! Abel, mon très cher gendre,
avec toy bien vouldrai descendre
en enfer, et la jamais faindre
de toy fort lamenter et plaindre
sans consolation aucune.

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Extrait de Jean Michel:

NOSTRE-DAME

O mon filz, mon Dieu et mon sire,
Je te mercy tres humblement
Que tu n'as pas totallement
Obey a ma voulenté.
Excuse ma fragilité
Si par humaines passions
Ay faict telles petitions
Qui ne sont mie recevables.
Tes paroles sont raisonnables
Et tes volontés tres hautaines,
Et les miennes ne sont qu'humaines.
Pour ce, ta divine sagesse
Excuse l'humaine simplesse
De moi, ton indigne servante,
Qui d'amour maternel fervente,
Ai fait telles requêtes vaines.

JESUS

Elles sont douces et humaines
Procédantes de charité;
Mais la divine volonté
A prévu qu'autrement se fasse !

NOSTRE-DAME

Au moins, veuillez, de votre grâce,
Mourir de mort brève et légère !

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Manuscrit enluminé d'Arnould Gréban. BNF.
 

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